EMILE MAYER
Hormis son rôle joué dans
l'ombre du général de Gaulle, l'Histoire a oublié Emile Mayer, dont l'œuvre, axée pour
l'essentiel sur la chose militaire, ne compte pas moins de quinze livres et de
trois mille articles.
(Emile Mayer était mon arrière grand-oncle, époux
d’Anna Dalsème, sœur d’Antonin. L’auteur de l’article ne précise pas que ses
deux seuls fils, Raymond et Paul, sont morts pour la France en 1914)
Dans sa retraite de Colombey-les-Deux-Eglises, après l'échec du référendum d'avril 1969, le général de Gaulle évoquait peu sa première vie mais, d'après ses proches, son émotion était toujours visible quand venait dans la conversation le nom du colonel Emile Mayer qui, de quarante ans son aîné, avait été durant l'entre-deux-guerres à la fois l'un de ses plus fidèles lecteurs et un ami véritable - l'un des rares qu'il traitait en égal. Hormis ce rôle joué dans l'ombre d'un personnage de légende, l'Histoire a oublié Emile Mayer, dont l'œuvre, axée pour l'essentiel sur la chose militaire, ne compte pas moins de quinze livres et de trois mille articles. Les spécialistes vantent l'originalité de ses vues en matière de stratégie. Les fidèles de Roger Martin du Gard[1] savent qu'il fut son intime, son conseiller et pour partie l'un des modèles du lieutenant-colonel de Maumort. Pour le reste, on connaît mal l'itinéraire de ce polytechnicien (voir la page consacrée aux polytechniciens de la famille), officier d'artillerie qui, agnostique et profondément imbu des valeurs républicaines, en imposait par sa dignité et sa rectitude à des catholiques convaincus tels que le maréchal Foch, son camarade de jeunesse, ou l'académicien Daniel Rops. Dense, alerte, l'ouvrage de Jacques Schapira et Henri Lerner comble donc une lacune et cerne lucidement une personnalité complexe, secrète, à certains égards mystérieuse.
Parce qu'il fut sanctionné en 1899 pour avoir, en pleine affaire Dreyfus, publié dans une revue suisse une série d'articles très critiques sur l'armée française, on à parfois rapproché le colonel du captif de l'île du Diable. Le parallèle n'est guère convaincant, ne serait-ce qu'en raison de l’absence manifeste de toute vocation militaire de la part d'Emile Mayer. Issu d'une famille de la bourgeoisie juive[2], ébloui très tôt par l'enseignement de Boutmy, le fondateur de l'Ecole libre des sciences politiques, attiré par la littérature et l'Histoire, ce fort en thème n'entra à l'X que pour satisfaire sa famille et ne trouva jamais dans l'armée un milieu favorable à l'épanouissement de ses dons. Entre les officiers de tradition, venus de milieux réfractaires à ses idées et d’autres, sortis du rang, sans doute n'y avait-il guère de place pour lui. Pour échapper à l'ennui, il commença par publier sous le pseudonyme d'Anna Alsheim, décalqué du nom de jeune fille de son épouse, des chroniques musicales et théâtrales qui lui valurent un jour de voir arriver d'Amérique, très étonnée d'avoir en face d'elle un militaire en uniforme, une artiste à laquelle il avait décerné de vifs éloges ! Mais, étrangement, cet officier rebuté par la vie de garnison et dont l'expérience directe de la guerre devait rester limitée, se prit bientôt de passion pour les problèmes stratégiques et, en 1899, la sanction dont il fut l'objet, loin de réfréner ses ardeurs, les raviva.
Par la plume, Emile Mayer entendait d'évidence prendre une revanche mais, à la différence de Charles de Gaulle, dont il devait faire la connaissance après la Grande Guerre, il n'avait, semble-t-il, guère l'obsession de convaincre les responsables de la justesse de ses vues : en 1902, il essaya de faire comprendre l'inanité de la doctrine de l'offensive à outrance , pratiquement éconduit, soupçonné de quémander de» fonds, il retourna à ses chères études. Homme de cabinet, mal à l'aise dans l'action, la fonction de Cassandre lui convenait bien. Sans cesse, il criait casse-cou, annonçait l’importance de l'aviation, insistait sur la nécessité d'adapter toujours l’armement au progrès technique. Alors que l'on s'apprêtait à-lancer à l'assaut des lignes ennemies bien défendues des officiers en casoar et gants blancs, il songeait aux conflits de la fin du siècle nécessairement caractérisés par le déclin de l'armée de terre. Au fil des ans, sa réflexion prenait de l'ampleur :dépassant les simples considérations techniques, il pensait de plus en plus la guerre dans une perspective globale. Pour autant, et les, auteurs ont raison de le souligner, il n'égala pas Clausewitz. En avance sur son temps, il comprit à merveille à partir de 1914 un conflit d'usure presque immobile, cependant,, au printemps 1918, quand le .mouvement prévalut, son intelligence aiguë cessa d'être en prise sur l’événement.
Pourquoi cet intérêt soutenu à l'égard, .des affaires militaires ?; Jacques Schapira et Henri Lerner se heurtent à cette énigme - très normalement d'ailleurs. Dans la personnalité de leur modèle, il semble y avoir une sorte de noyau dur impossible à fracturer. Le personnage, en tout cas, était hors série, méritant les attachements qu'il suscita. Evoquant celui dont il s'affirmait le disciple, le général de Gaulle a souligné «la qualité d'intelligence et d'âme de cet homme excellent et étonnant ». Dans cette formule tous les mots ont un sens. Tel qu'il se révèle à travers ce livre, Emile Mayer apparaît bien en effet non seulement comme un esprit d'envergure mais sous les traits d’un juste aussi attachée ses idées que respectueux de celles des autres. A l'Ecole Polytechnique, il était intervenu afin que fussent épargnées à Foch des brimades de caractère antireligieux. Autant il appelait de ses vœux un Etat républicain bien campé sur ses bases, autant il réprouvait tout sectarisme.
C'est dans cet esprit qu'il prit l'habitude, à la fin de sa vie, de réunir boulevard Beauséjour un cénacle très éclectique dont le futur chef de la France libre devint l'un des fidèles. Emile Mayer et Charles de Gaulle n'étaient pas toujours d'accord : l'un défendait l'aviation, l'autre réclamait la constitution d'unités blindées. « Comment ne pas regretter, remarquent les auteurs, qu'ils aient manqué la synthèse de leurs opinions respectives, sous la forme d'un binôme diabolique des blindés soutenus par l'aviation, dont les effets meurtriers devaient se faire sentir en juin 1940?»
Eric Roussel, le Figaro, 28/9/1995
Biography and Works of
Roger Martin du Gard
from the Translator's
Introduction
Method
of Creation
Originally, Martin du Gard
intended the book to begin with the German onslaught. In inventing Maumort, his
first impulse may have been to give a more expert and effective voice to his
indignation over the French defeat. His hero was a prescient officer whose
calls for a stronger air force, had they been heeded by his superiors, might
have saved France; furthermore, he embodied a high level of culture. As models
for Maumort, the author chose men whose careers included both army experience
and literary achievement: the Marquis de Vauvenargues (soldier turned
Enlightenment aphorist), the Comte de Vigny (soldier turned Romantic poet),
General Lyautey (conqueror of Morocco and man of letters), and Martin du Gard's
friend, Colonel Émile Mayer (a Cassandra who had clamored, with Charles
de Gaulle, for France to modernize its armaments, but also a grammarian and
military essayist, whose straightforward style the author admired).
However, a word must be said about Martin du Gard's ambivalent attitude toward
the weight to be given historical events in his novel. As he wrote:
"It is tempting to shape one's
oeuvre out of the serious problems being debated in one's time. It seems
legitimate to enrich one's work with the contribution of contemporary thought
and experience. This is a stupidity which is always fatal.... The social
question clutters the work of Balzac. Historical questions, that of Tolstoy. In
Middlemarch, everything that is a general idea about medicine, political
life, even the dissidence of religious sects is so much dead weight.... The
supreme problem for the artist is precisely to separate what is time-bound from
what is permanent, what is the current, short-lived debate of contemporary
humanity from what is the anguishing enigma of eternal humanity."
Martin du Gard realized that in both
Jean Barois and The Thibaults he had become overly concerned
political and social issues, and he was determined not to repeat the mistake.
Yet more than once during the composition of Lieutenant-Colonel de Maumort,
he awoke, as if from a trance, to realize that he was focusing on the events of
the war to the detriment of his novel as a work of art. Even though he warned
himself to "beware of the war," it was in the section of the book
concerning the German invasion and occupation that, caught up in the turmoil of
the present, he found it especially difficult to take a detached view of the
history he was living through. The writing of these passages involved a
recurrent struggle to free himself from the illusion that his particular time
and place were more momentous than any in the history of mankind.
Martin du Gard's usual method of
creation was to settle upon an outline, then tell himself the story of his
characters. The point was to "objectify" his fictions. He noted in
his diary: "The novelist in me does not move easily except in the past, in
a world recreated by memory. Whence the impossibility of using in my work
events, experiences, sights that are recent. Whence, as well, my way of
working: a first rough sketch that I let lie for awhile; when I return to it,
the scenes that I have vaguely imagined, glimpsed, become for me like so many
personal, authentic 'memories' that I try to bring back to life." He
launched into his new project by collecting every news report that might have
reached the sequestered Maumort during the summer of 1940 and by annotating
each item with the Colonel's alleged comments. However, it soon dawned on
Martin du Gard that, having broken his own rule by neglecting to establish his
character before all else, he was being seduced by the use of the first person
into writing down his own thoughts in his own voice. Immediately upon realizing
this, he instead set to work creating Maumort's biography in order to provide
himself with the substance of a separate life. From then on, the work began to
flow more easily, and for many months he happily created the raw material he
planned to put into Maumort's diary. He drew not only on his imagination but
also on his own diary and on the notes and clippings which, as an inveterate
string-saver, he had amassed since the earliest days of his career.
For Martin du Gard, matter came
first, style later: "I've chosen my hare, I skin it, I cut it up. When I
have all the pieces of the animal before me, well prepared, I turn my attention
to the sauce... Not before." It was the making of this "sauce" that
would cause him problems throughout the writing of Lieutenant-Colonel de
Maumort. Having adopted the diary form for the sake of its immediacy, he
soon began to find it constraining. He excitedly considered, then rejected, the
possibility of doing the book as a series of interrelated short stories told in
the third person.
By 1946, he had decided that he
could not limit Maumort's point of view to the period of the invasion: too much
had already been written about that by other authors. Maumort must be given
greater perspective; his diary should begin in 1945. From this point on, the
book began to assume the more expansive shape of a memoir, with long set pieces
(mainly extended portraits of people who played a crucial role in Maumort's
life).
Bouts of exhilarating productivity were followed by episodes of discouragement. Once in 1948, and again the next year, he read long sections of the book to André Gide, who found them superior to anything else Martin du Gard had previously achieved, and who assured him that he had never written anything "more solid and more personal."
In 1952, Martin du Gard decided that almost the entire novel should be written in the form of letters from the Colonel to his best friend, Dr. Gévresin – "which gives me a more relaxed tone than the diary and which allows me mostly to skirt current events." We cannot know if Martin du Gard would have persisted in this course or would once again have cast the book as a memoir, but the hundred or so pages of the "Letters to Gévresin" that he managed to complete show a remarkable vigor, range of feeling, and technical virtuosity.